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Homélie pour la messe de l'Épiphanie 8 janvier 2012 (B) |
Le jour de Noël, je vous invitais à découvrir le « jusqu’où va » du « demeurer de Dieu parmi les hommes ». Je vous invitais ainsi contempler Dieu comme le « spéléologue » de notre humanité et à vivre la fête de Noël, pas seulement comme la mémoire d’une naissance, mais à la célébrer aussi comme un jour de noces : les noces de notre humanité, pleinement assumée dans la divinité du Verbe fait chair. Du coup, je vous invitais à ne pas faire moins que Dieu. Si, de fait, en Jésus, Dieu n’a pas craint d’épouser notre condition d’homme au point d’assumer tout d’elle, pourquoi, nous, de notre côté, chercher à nous en soustraire et rechigner à l’étreindre, à l’aimer comme Lui-même l’a aimée ? En disant cela, je laissais pourtant en suspens la question de savoir comment faire. Comment faire pour répondre au don qu’en Jésus, Dieu nous fait de sa présence ? La réponse à cette question, c’est l’adoration des Mages qui nous en dévoile le secret. Un secret qui tient en peu de mots et qui pourrait bien être une bonne nouvelle pour notre monde d’aujourd’hui. Ce secret, le voici : leur acte d’offrande nous révèle que c’est par notre propre présence au don qu’il nous faut répondre au don de la Présence. Voyons cela de plus près, et pour cela - c’est de circonstance - faisons comme les mages un petit détour : regardons de plus près ce monde dans lequel nous vivons.
Qui de nous ne le sait ? La crise financière que nous connaissons depuis plus d’un an ; la crise des repères éthiques et anthropologiques qui, elle, mine depuis plusieurs décennies les sociétés européennes dites « évoluées », mais aussi la crise de la foi qui caractérise notre culture post-moderne : tout cela révèle à quelles impasses conduit un monde sans Dieu, un monde tenté de l’oublier, voire de l’exclure de l’espace social et de refuser délibérément le don de sa présence. Ces impasses sont au nombre de trois. Elles constituent autant de formes d’idolâtrie, étroitement liées les unes des autres.
C’est d’abord l’idolâtrie de l’or ou de l’argent qui entraîne, comme on sait, toutes les dérives actuelles d’une économie de marché ou de la finance qui n’est plus régie que par une seule règle : le maximum de profit personnel. Au mépris donc du bien commun, mais au mépris aussi du respect des ressources naturelles.
C’est dire que l’’idolâtrie de l’or et de l’argent contient en elle une seconde forme d’idolâtrie : le culte de l’intérêt privé ou, plus largement, le culte du « moi ». De sorte que l’encens - que nous devrions faire brûler devant la face de Dieu - nous le faisons monter devant nous-mêmes. Ne nous y trompons pas, cependant : cette idolâtrie du « moi » revêt des visages multiples. Depuis le très banal égoïsme jusqu’à la « super-exaltation » du moi qui se manifeste, à l’extrême, par le culte de la personnalité, mais qui passe aussi par des formes, sans doute moins évidentes et plus subtiles, mais plus communes aussi et en tout cas plus sournoises. Par exemple : le culte exacerbé du corps, de la jeunesse, de la beauté, de la santé ; la recherche intempestive du confort ; le refus du moindre effort, ou encore la peur démesurée de la souffrance. Voire, sur un plan davantage social et économique : la tentation de l’isolationnisme, du protectionnisme, de la xénophobie. Au total : incurvation de l’homme sur lui-même, avec pour conséquence le déclin délétère des valeurs altruistes et solidaires.
Enfin, dans la mesure où tout est évalué à l’aune du profit maximum (idolâtrie de l’argent) et de l’intérêt personnel (idolâtrie de la personne), que reste-t-il alors, sinon la porte ouverte sur une troisième forme d’idolâtrie : le culte de l’immédiateté, cette idolâtrie du temps qui nous rend esclave du « moment présent » ; d’un « tout, tout de suite » qui donne l’illusion que tout est à l’instant totalement disponible, sans plus de respect donc, ni pour les ressources naturelles (que l’on exploite sans retenue), ni pour les lentes maturations (pourtant nécessaires à toute croissance). En somme, déroute du temps, emporté par la girouette d’une consommation sans frein dont l’unique horizon n’est autre que la satisfaction immédiate des besoins. Du coup : déni de ce qui constitue la caractéristique principale de notre condition humaine : la finitude et, avec elle, notre mortalité.
Revenons maintenant à la page d’évangile que nous avons entendue. Si nous acceptons de la lire à la lumière de cette triple hypertrophie de l’argent (le « tout économique » et la crise financière), de l’individu (« l’homme qui se fait la mesure de l’homme » et crise anthropologique) et de l’instant présent (course à la consommation et crise écologique), qui ne voit alors immédiatement qu’elle s’enrichit d’un sens autrement plus vaste et se revêt d’une actualité autrement plus grande qui débordent de beaucoup ce que laisse supposer le seul genre littéraire apparent du récit, souvent réduit à n’être qu’un beau « conte de Noël », sans prise réelle sur notre vie ?
Par leur acte d’adoration, que font en effet les mages ? Ils se rendent présents au don de la Présence que Dieu nous fait de lui-même et, par leur offrande, ils nous montrent qu’à replacer Dieu au centre de nos questionnements humains, il est possible non seulement de vivre autrement notre rapport à l’argent, à nous-mêmes et au temps présent, mais aussi que c’est seulement à cette condition que nous serons en mesure de fonder une société plus juste, plus solidaire et plus respectueuse des biens de la nature. Ainsi, par leur offrande de l’or, ils nous montrent d’abord que l’argent n’est pas fait pour être accumulé, mais pour circuler et être partagé. À ce propos, Benoît XVI affirme même avec force qu’au cœur de l’économie, il faudrait introduire le principe « gratuité » car, en dehors de lui, indique-t-il, l’économie de marché « est incapable de produire la cohésion sociale dont elle a pourtant besoin pour bien fonctionner » (Caritas in veritate, § 34 et 35). Ensuite, par le don de l’encens, les mages nous apprennent que la mesure de l’homme, ce n’est pas l’homme, mais Dieu ; et que c’est dans la mesure où l’on fait de Dieu la mesure de l’homme que l’homme accède à la vraie liberté. La preuve ? C’est qu’au lieu de retourner à Jérusalem pour rendre compte à Hérode, les mages rentrent dans leur pays, libres de tout, par un autre chemin ! Enfin, par le don de la myrrhe, symbole de notre condition mortelle, les mages nous apprennent à vivre le temps présent, non plus sous le mode d’une course effrénée à la consommation, mais à le recevoir comme l’espace à nous offert en vue d’une droite gérance des biens de ce monde, autant respectueuse des ressources naturelles que soucieuse des générations à venir. Ils nous rappellent ainsi que le temps est court et qu’à défaut de pouvoir « ajouter des jours à la vie », il nous faut veiller « à ajouter de la vie aux jours » (Anne-Dauphine Julliand, Deux petits pas sur le sable mouillé).
Par cette triple offrande, les mages nous enseignent donc quelque chose d’essentiel pour éclairer nos chemins de vie, quels que soient nos engagements : que c’est seulement dans la mesure où « gloire est chantée à Dieu au plus haut des cieux », c’est-dire dans la mesure où l’on se rend présent à sa Présence et qu’on le replace au centre de nos questionnements ; que c’est seulement dans cette mesure qu’il nous sera permis d’espérer récolter en abondance, sur notre terre, des fruits de justice et de paix ! N’est-ce d’ailleurs pas de cela que notre vie monastique, qui se veut pauvre, chaste et obéissante, devrait être le signe ? À nous de veiller qu’elle le soit vraiment !
Fr. P -A
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