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Homélie pour le Jeudi Saint 1er avril 2010 (C) |
Dans la mouvance du Christ, « mourir à soi, naître du Père, être don »
(Frère Christophe de Thibirine)
Un psaume nous fait dire : « Dans ta lumière, nous voyons la lumière ».
Cette parole, elle s’applique tout spécialement à Jésus. C’est ce que nous proclamons dans le Credo : « Dieu, né de Dieu ; lumière née de la lumière ». Mais c’est aussi ce que Jésus affirme à Philippe quand, à sa demande - « Montre nous le Père » -, il répond : « Cela fait si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ! Qui m’a vu a vu le Père » (Jean 14, 9).
Qu’est-ce queJésus veut dire par là ? Que, dans la lumière qui émane de lui, nous voyons la lumière de Dieu. Très concrètement : que toute son existence – les paroles qu’il dit, les gestes qu’il pose – tout cela est manifestation de lumière divine, révélation de son Essence ; et cela vaut bien sûr aussi pour la scène du lavement des pieds que nous venons d’entendre (et qui précède de peu la réponse de Jésus à Philippe : « Qui m’a vu a vu le Père »). Or, dans cette scène du lavement des pieds, quel visage de Dieu Jésus manifeste-t-il ? Il le révèle comme quelqu’un qui s’agenouille aux pieds des hommes, qui s’abaisse devant eux pour se faire auprès d’eux serviteur d’humanité. Un Dieu donc qui s’abaisse à hauteur d’homme, pour élever l’homme à sa propre hauteur divine ! Tout le contraire donc de ce que nous imaginons spontanément de Dieu !
Rien desurprenant alors à ce que Philippe n’ait rien compris à la parole de Jésus. Rien d’étonnant non plus à ce que Pierre se rebiffe devant le geste de son maître et ami : « Toi, me laver les pieds ? Non, jamais de la vie ! »
C’est que la« logique divine », - « l’économie du salut » diraient les Pères de l’Eglise - cette logique divine de l’abaissement que manifeste le geste de Jésus, elle nous dépasse. Non pas, je viens de le dire, par une sorte de hauteur tout hautaine, mais bien plutôt par son radical abaissement : une humble bassesse qui fait justement toute sa dignité et sa véritable grandeur !
C’est donc pour nous aider à briser notre résistance à entrer dans cette logique divine de son propre abaissement que Jésus ajoute à l’intention de Pierre : « Si je ne te lave pas, tu n’as pas de part avec moi ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit : « être-disciple » de Jésus, et donc « avoir part avec lui » !
Or,justement, pour « avoir part avec Jésus », il ne suffit pas de le suivre seulement « avec ses pieds » - extérieurement -, mais aussi « de tout notre élan, avec toutes les fibres de notre cœur ». Et pedibus et affectibus, dirait saint Bernard (SC 21, 2) ! Avec Jésus, il nous faut donc entrer dans l’économie de son geste à lui, dans la dynamique de son « Faites cela en mémoire de moi » ! Or quelle est-elle la « dynamique » ou l’« économie » de ce geste ? C’est justement de ne pas faire l’économie de soi-même. C’est ce que l’évangéliste Jean lui-même disait : « Lorsque l’heure fut venue de nous aimer, Jésus nous aima jusqu’au bout… jusqu’au bout du don de lui-même ».
Voilà cequ’il en est pour Jésus. Mais pour nous ? Comment savoir que nous sommes bien entrer dans cette logique du don, dans cette dynamique de la gratuité, comme l’appelle Benoît XVI (cf. son encyclique « La charité dans la vérité ») ? Comment faire surtout pour vraiment libérer en nous ce même « souffle du don » qui animait Jésus ?
Questionsredoutables, car il ne suffit pas d’y répondre seulement avec des mots. Il faut bien davantage s’efforcer de l’inscrire par des actes dans l’épaisseur de notre vie.
Pour répondreà cette double question, permettez-moi d’interroger le Frère Christophe de Tibhirine, car si vous lisez son Journal ou les Poèmes qu’il nous a laissés, vous verrez tout de suite que cette question, toute sa vie en a été traversée. Ou plus exactement : que c’est à elle qu’il a essayé d’ajuster toute sa vie. Dans son Journal, à la date du 8 mai 1989, il écrit ceci, qui sont pour ainsi dire les trois mots-clefs de toute sa vie :
« Mourir à moi – naître du Père – être don » ; et l’ordre dans lequel il énonce ces trois mots d’ordre n’est évidemment pas anodin : comme s’il savait qu’il est impossible d’« être don » sans préalablement « mourir à soi » et « naître du Père » !
« Mourir à soi » : c’est ce qu’il appellera aussi « se détacher de soi », « se déprendre de soi » ou encore « cesser d’être en souci de moi ».
C’est dansla célébration de l’eucharistie qu’il apprendra à vivre de ce mouvement. Toujours dans son journal, le 20 juin 1993, il écrit : « Tenant ton Corps entre mes mains, j’ai reçu une leçon de détachement, le tien m’entraînant dans le don. Prenez et mangez-en tous. ».
Et ilcontinue : « Ta liberté sans entrave, sans mesure. Il me reste à obéir à ton geste : Détache-moi en toi, Jésus » !
Quant au« naître du Père », c’est dans l’unique attirance du « vers toi » qui le tourne résolument vers Jésus, mais aussi dans les exigences de la vie fraternelle, qu’il l’apprendra, non sans labeur d’ailleurs.
Dans sondernier « Cahier », connu sous le titre du « Souffle du don », il écrit en date du 11 juillet 1995, fête de saint Benoît : « La kénose (entendons : l’abaissement) est bien l’unique modèle d’existence fraternelle… à condition, ajoute-t-il aussitôt, d’être infiniment, résolument, éperdument filiale »… et donc reçue du Père…
Un an plustôt, il avait donné une forme trinitaire à ce mouvement de « dé-saisissement » de lui. Il écrivait, et je conclurai avec ces mots :
« Il faut – Père
– me laisser déprendre de moi
par l’attirance du Fils bien aimé
et connaître le don… d’être aimé comme
Il me faut ton Souffle, pour être au rendez-vous de
Pâques,
dans le Fils premier-né
– comme
nouveau-né.
Au fond, je suis prêt à mourir ».
Et nous, lesommes-nous ? Serons-nous, nous aussi, au « rendez-vous de Pâques » ?
Fr. P-A
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