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Homélie pour le 5ème dimanche de Carême 21 mars 2010 (C) |
Aelred naît en 1110, d’où la célébration de ce neuvième centenaire. En 1111, une date facile à retenir avec ses quatre 1, mourait à Molesmes saint Robert, premier abbé de Cîteaux. Un homme contrasté, sans cesse en recherche, premier abbé cistercien, mort de nouveau abbé bénédictin. « Tout est grâce », pouvons-nous dire ensemble, en reprenant le dernier mot du Journal d’un curé de campagne de Bernanos. Le 21 mars, où nous sommes, est le jour de la mort de saint Benoît ; c’est aussi le jour de la naissance de l’Abbaye de Cîteaux. Dans notre Province de Toulouse, neuf monastères vivent sous la Règle de saint Benoît, moines ou moniales, ce qui m’est une force et une joie.
Ce matin, Jésus nous apparaît dansl’évangile de ce jour sous des traits un peu anglais, avec une certaine distanciation, un certain recul, celui qui permet de garder le respect et aussi de cultiver un humour fondé sur l’humilité. On dirait que Jésus cultive le paradoxe, en gardant le silence dans un premier temps, pour prendre la parole à contre-pied : manière de garder sa liberté et de donner un espace à ses interlocuteurs.
J’ai cru comprendre que l’attention d’Aelred se portait volontiers sur des personnages peu recommandables en eux-mêmes et peu préparés à une expérience spirituelle. Pourtant, hommes ou femmes sont l’objet de la miséricorde divine dans une simplicité et une vérité qui sont le signe de l’authentique. Jésus ce jour se montre plein de miséricorde : « Femme, où sont-ils donc ? Alors, personne ne t’a condamnée ? – Personne, Seigneur. Et Jésus lui dit : Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus ». Le pardon est assorti d’une exigence de conversion.
Les rois et les évêques sont très présents dans la vie d’Aelred : les premiers sont revêtus de sainteté, comme Edouard le Confesseur et d’autres dans la généalogie des rois d’Angleterre, voire d’Écosse ; les seconds s’efforcent de les suivre sur cette voie ; les uns et les autres sont soutenus par les moines et par les moniales, même celles de Watton. En ce jour d’élections en France, prions ici pour ceux qui auront à prendre la charge de nos régions économiques ; prions aussi pour les évêques de cette Province et pour les autres : qu’ils passent de l’état de perfection acquise, comme ministres de la sanctification pleine, à l’effort de la perfection à acquérir, à recevoir de la divine Miséricorde !
Il faut laisser le Seigneur faire du neuf en nous. C’est manifestement ce qu’il fait chez les catéchumènes et aussi chez les confirmands adultes : leurs lettres avant leur baptême ou leur confirmation sont impressionnantes par leur attente ardente, venue parfois d’on ne sait où. « Voici que je fais un monde nouveau : il germe déjà, ne le voyez-vous pas ? » (Is 43) Nous allons vers la sainte Pâque dans la joie d’un cœur renouvelé. L’annonce de la Résurrection a parsemé les lectures et les oraisons de ces derniers jours depuis la mi-carême, et nous attendons de revivre pleinement de la vie même de Dieu.
La résurrection du Christ est le cœur de notre foi. Dans la lettre aux Philippiens que nous venons d’entendre, elle est comme l’inclusion du cri de l’âme de Paul : « Il s’agit de connaître le Christ, d’éprouver la puissance de sa résurrection et communier aux souffrances de sa passion, en reproduisant en moi sa mort, dans l’espoir de parvenir, moi aussi, à ressusciter d’entre les morts ». Il faut déjà éprouver la puissance de la résurrection pour porter les souffrances avec Jésus, pour être marqué par la mort et parvenir à ressusciter à son tour.
L’attitude de Paul est typique de l’orientation monastique : « Oubliant ce qui est en arrière et lancé vers l’avant, je cours vers le but ». C’est l’épectase, si reprise par saint Grégoire de Nysse : cette tension souple et vive de l’âme vers le Royaume, marquée par le désir de Dieu. Devenu apôtre, un moine doit garder cette souplesse entraînante pour aller de l’avant ; sans oublier le passé, il faut marcher, brebis et pasteur à la fois, allant de commencements en commencements par des commencements qui n’ont pas de fin.
La Règle pastorale de saint Grégoire le Grand m’a été offerte par les moines de Kergonan lors de mon ordination à Mende : elle est exigeante, même si l’on sait combien l’ancien moine romain soupirait après ses années du Cœlius, comme un marin dans la houle aspire au port. Le pasteur ne doit pas se durcir. Il doit sans cesse adoucir son cœur pour les autres et même pour lui-même en reprenant, par exemple, la Prière pastorale d’Aelred. Sa faiblesse offerte, aimée parce que désavouée, lui est une force pour sa mission de miséricorde qui invite en même temps à l’épectase, à l’ardeur du désir.
Jésus, Aelred sont marqués par la divinemiséricorde, que les Anglais savent traduire en une expression intraduisible, qui revient dans les Psaumes en particulier : ils disent lovingkindness, la douceur ou la tendresse aimante, mais le mot en dit plus. Aelred est le disciple devenu maître en cette lovingkindness amicale, qui fleurit volontiers dans nos abbayes, comme les violettes à Toulouse actuellement. Elle a marqué aussi, par exemple, les relations entre saint Hugues de Cluny et saint Anselme de Cantorbéry. Le premier écrivait au second : « Puisqu’il nous est très difficile, Père très saint, de jouir de votre présence, de dilater nos cœurs en de fréquents entretiens avec vous, comme nous le désirerions – à l’instar de saint Benoît et de sainte Scholastique -, du moins pouvons-nous nous visiter par lettres, et satisfaire notre cœur pour un moment. » Le même saint Hugues, avant de mourir, déclarait au milieu de sa grande communauté : « Avec la grâce de Dieu, tout mon souci a été de vous chérir. Je me suis conduit doucement avec vous et mon cœur vous a tous embrassés comme fils bien-aimés. Je prie et supplie le seigneur abbé qui me succédera, par Dieu notre Seigneur, de vous traiter, vous tous qui me survivrez, avec une bonté paternelle, une charité pleine d’affection ; en un mot, je le prie de beaucoup vous aimer. »
Comme dit saint Augustin pour marquer le dénouement de notre évangile : « Ils ne restèrent plus que deux : la misérable et la miséricorde ». C’est encore notre cas, même si nous sommes rassemblés et non pas dispersés par notre condition de pécheurs offerts à la Miséricorde. Et c’est ainsi que nos fardeaux deviennent légers, grâce à celui qui se révèle, en ces jours plus que jamais, doux et humble de cœur.
fr Robert Le Gall, o.s.b., Archevêque de Toulouse
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