Homélie pour la fête

du Sacré-Cœur

19 juin 2009 (B)

 

Même si la fête que nous célébrons aujourd’hui ne s’est s’imposée qu’au XIXe s. comme fête de l’Église universelle, on peut cependant affirmer qu’elle est aussi vieille que le cœur de Dieu ! Ou plutôt : qu’elle a la jeunesse même de l’Éternité du cœur de Dieu. Elle en est comme le secret le plus intime, ce qui unit, dès avant la création du monde, les trois personnes de la Trinité sainte ! Elle est la manifestation extérieure du cœur « rien qu’aimant » de Dieu et coïncide avec ce que le prédicateur de notre dernière retraite appelait si justement la « décision pascale » de Dieu : cette « détermination » intérieure qui, de toute éternité, le pousse à aimer l’homme, et à l’aimer jusqu’à l’extrême, quitte, pour cela, à aller le rejoindre au plus loin de son éloignement d’avec Dieu, et même au plus bas de ce qui fait sa déchéance. Jusqu’à décider de revêtir notre chair humiliée. Décision pascale. Décision éternelle d’amour qui a si bien saisi le cœur de Paul qu’il lui manque les mots pour la dire ! Ou plus exactement : que les mots pour la dire se bousculent dans sa tête et sur lèvres. Telle une coulée de lave, que rien ne peut arrêter et qui entraîne tout sur son passage.

Lisez donc les toutes premières lignes de l’épître aux Éphésiens : « Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ. Il nous a bénis de toute sorte de bénédictions spirituelles dans le Christ. Dès avant la fondation du monde, Il nous a élus dans l’amour, déterminant que nous serions pour lui des fils adoptifs, par le Christ ; tel fut, continue-t-il dans le même élan, le bon plaisir de sa volonté, à la louange de gloire de sa grâce, dont il nous a gratifiés dans le bien-aimé… » (cf. Eph. 1, 3-6).

C’est ce même flot de bénédictions, cette coulée incandescente d’amour divin que saint Jean nous invite à contempler à travers le signe de l’eau et du sang qui coule du côté transpercé de Jésus : un bain de bénédictions où nous sommes invités à plonger notre être tout entier.

Car cette source vive d’amour divin, l’Église a reçu pour mission de se tenir à côté d’elle, afin d’en recueillir le flot. Non bien sûr pour le garder jalousement pour elle, mais pour le déverser en abondance sur une humanité, assoiffée de sens ! Exactement comme Marie qui se tenait au pied de la croix, ou plutôt qui, avec Jésus, se tenait, dans une même pulsation d’amour, attachée à la croix, pleinement consentante à cette décision pascale qui est au cœur même de Dieu et le cœur même de son Fils.

De ce consentement de Marie à la décision pascale de Jésus, nous avons une merveilleuse illustration dans une statue qui se trouve en communauté. Esthétiquement, elle n’est peut-être pas très belle, mais elle est d’une richesse spirituelle et théologique extraordinaire. Cette statue – les frères du Désert pourront aller la voir - se trouve en haut du grand escalier qui donne accès à nos chambres, dans l’angle gauche d’un mur. Elle représente Marie qui porte Jésus enfant dans ses bras et le regarde tendrement, en inclinant légèrement la tête vers lui. Quant à Jésus, il porte dans ses toutes petites mains, une coupe presque aussi grande que sa tête où plonge son regard : intensément, j’aimerais presque dire : « avidement », comme s’il voulait en percer le fond, en scruter la profondeur.

Or qu’y voit-il ? Trois visages, me semble-t-il : le sien, le nôtre et celui de Marie.

D’abord évidemment, son propre visage. Non bien sûr à la manière de Narcisse, comme s’il s’agissait pour Jésus de se noyer dans un regard d’auto-complaisance qu’il porterait sur lui-même. Non ! Mais bien plutôt un regard qui scrute - comme par avance et pour y consentir - le grand mystère de l’Alliance nouvelle et éternelle où il serait lui-même plongé et qu’il scellerait de sa vie, au prix de son sang.

Ce qu’il voit ensuite - mais cette fois, au fond et comme à travers le reflet de son propre visage -, c’est notre visage à nous. Le visage de notre humanité, humiliée, blessée, défigurée, et à laquelle, par sa passion, il sera configuré, « identifié » (cf. 2 Cor. 5, 21). Or justement si Jésus plonge son regard si intensément, si avidement, dans la coupe qu’il porte dans ses mains, (comme d’ailleurs, vous l’aurez peut-être remarqué, le prêtre au moment de la consécration du vin) ; si donc Jésus plonge son regard dans la coupe, n’est-ce pas parce que, précisément, il désire « imprimer » sur notre visage les traits même de son propre visage ? Nous communiquer à nous aussi - de toute l’ardeur de son désir - cette plénitude de vie divine qu’il possède en propre par droit de naissance - car « en lui, habite corporellement la plénitude de la divinité » (Col. 2, 9) -, mais dont il veut, par grâce, nous rendre également participants ? Car si « dès maintenant, nous sommes bien enfants de Dieu, ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Or nous le savons : lors de cette manifestation, nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu’Il est » (1 Jn 3, 2) !

Ce qu’il voit enfin, comme par dessus les reflets de son propre visage d’humanité blessée (celle qu’il a revêtue pour nous par son incarnation et par sa passion) et d’humanité glorifiée (celle qu’il possède par nature et dont, par grâce de résurrection, il veut nous revêtir) ; par dessus ces deux reflets d’humanité, ce qu’il voit - comme en surplomb et par superposition -, c’est enfin les reflets du visage de Marie. Car quand Jésus contemple l’humanité défigurée par la souffrance, le mal ou le péché, il rêve en même temps de pouvoir la revêtir du manteau blanc et immaculé de sa Mère, pure, dès avant sa naissance, de toute souillure. Femme parfaite à l’image de cette humanité sauvée que le Christ « a aimée et pour laquelle, dit saint Paul aux Éphésiens, il s’est livré, afin de la sanctifier en la purifiant par le bain de l’eau, (…) voulant se la présenter toute resplendissante, sans tâche ni ride, ni rien de tel, mais sainte et immaculée » (Eph. 5, 25-27). Voilà pourquoi Marie se tenait au pied de la croix ! Voilà aussi pourquoi, dans la statue dont nous parlons : portant Jésus dans ses bras, qui lui-même porte une coupe, elle incline tendrement sa tête vers lui. C’est comme si, par-dessus ses épaules à lui, elle voulait plonger, avec lui, son propre regard dans la coupe : non pas, ici encore, pour s’y regarder avec complaisance, mais afin que son propre visage s’y reflète et offre ainsi au regard de Jésus le modèle qui lui permettrait de restaurer notre humanité blessée, de la configurer à l’image de Marie.

 

Voilà, frères et sœurs, ce que Jésus contemple et scrute quand il plonge son regard dans la coupe qu’il porte dans ses mains : en premier lieu, son propre visage d’humanité, configuré à notre humanité blessée ; ensuite, le visage de sa propre identité, qui n’est autre que sa destinée pascale, mystère d’alliance, scellée de sa vie et de son sang ; enfin, le visage de Marie, mère de l’Eglise et modèle de l’humanité sauvée, pleinement consentante au mystère de l’amour crucifié.

 

Alors, nous, que ferons-nous ? Allons-nous désaltérer à cette source jaillie du cœur « rien qu’aimant » de Dieu. Buvons à la coupe de son sang, versé pour la multitude. Plongeons notre regard dans celui de Jésus. Assimilons ses traits : devenons Celui que nous contemplons, comme Lui-même est devenu par amour de nous, ce que nous étions ! Et puis, par delà son visage, si, en chemin, nous perdons courage, prolongeons notre regard et tournons-le vers Marie, sa Mère, qui le porte dans ses bras. Car celui ou celle qui la regarde ne se rend-il pas pur(e) comme elle-même, Marie, est toute pure, puisque en elle, nous contemplons notre Espérance, et que quiconque met, par elle, son espérance en Lui, Jésus, se rend pur comme Lui-même est pur (cf. 1 Jn 3, 3) ! Amen.

 

F. P-A

 

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