Homélie pour le jour de Pâques

12 avril 2009 (B)

 

Pour une « Liturgie de cristal » (Olivier Messiaen) :
De l’affolement à l’émerveillement en passant par l’étonnement : voir, considérer et contempler

Alors que les ténèbres de la nuit recouvrait encore la terre : Görlitz, le 15 janvier 1941

Lorsque cela se passa, les ténèbres de la nuit recouvraient encore la terre ! L’univers tout entier était plongé dans le noir de la nuit la plus obscure. Sur le monde, pesait une lourde chape de silence et de froid… Cela se passait :

au coeur de la nuit, pendant la seconde guerre mondiale,

au creux de l’hiver 1940-1941, dans un froid sibérien,

en Allemagne, dans les bas-fonds d’un camp de prisonniers de guerre.

C’était dans les ténèbres les plus épaisses de l’histoire de l’humanité : le 15 janvier de l’année 1941, à Görlitz, au stalag VIII-A.

Du plus profond silence de cette nuit ténébreuse, qui semblait ne pas devoir finir ;

Du plus profond silence de cette même nuit, tirées d’abord d’une clarinette manchote - ses clefs avaient fondu à la chaleur d’un poêle ! - puis, l’un après l’autre, de trois autres instruments aussi boiteux les uns que les autres : un violoncelle qui n’avait plus que trois cordes ; un piano dont les touches, une fois enfoncées, ne voulaient pas se relever ; enfin, miraculeusement intact, un violon…

Une « liturgie de cristal » : le chant d’un oiseau soliste qui improvise

C’est donc du plus profond de ce silence ténébreux - devant plus de 5.000 détenus, aussi hébétés qu’ahuris, dans le matin glacial du 15 janvier 1941, dans un camp de prisonniers de guerre, à Görlitz, en Silésie : c’est là que, pour la première fois - l’œuvre, écrite en captivité, n’avait encore jamais été exécutée ! - c’est donc là, pour la première fois, que jaillirent les premières notes - joyeuses, lumineuses et presque dansantes - d’une « liturgie de cristal », titre du premier mouvement d’une œuvre qui en comporte huit - le « Quatuor pour la fin du temps ». De ce premier mouvement, son compositeur - Olivier Messiaen, vous l’aurez peut-être deviné - a donné la description suivante, aussi poétique que musicale : « Un oiseau soliste improvise, entouré de poussières sonores, d’un halo de trilles, perdues très haut dans les arbres ».

La clarinette ou le chant de la résurrection…

Sans doute, vous devez vous demander pourquoi je vous parle aujourd’hui de cette œuvre musicale… et avec raison car, en ce domaine, je n’ai effectivement aucune compétence qui m’autorise à le faire ! Serait-ce donc que le frère Pierre-André aurait perdu le sens ou passé une nuit d’insomnie ? Eh bien, non ! Détrompez-vous ! Ni l’un ni l’autre ! Car ce chant d’un « oiseau soliste qui improvise dans un halo de trilles, entouré de poussières sonores », c’est le chant que nous avons entendu aujourd’hui même dans l’évangile. C’est le chant que Marie-Madeleine, affolée, puis que Pierre, étonné, et que Jean, émerveillé, ont entendu, chacun à leur tour, au matin de la résurrection, mais sans pouvoir en comprendre immédiatement le langage…

Le pouvaient-ils, d’ailleurs ? Car le chant de la résurrection ne s’est-il pas détaché du silence de la nuit ténébreuse, pour s’élever, léger, et se perdre dans un « halo de trilles, très haut, dans les arbres » ?

Ce chant de l’oiseau soliste et improvisateur, que Messiaen a confié à la clarinette, c’est en effet le chant de Jésus Ressuscité, qui, lui aussi, définitivement détaché de l’arbre mort de la croix, s’élève libre et haut, dans le ciel d’un jour nouveau et d’un monde transfiguré !

Un chant incompréhensible et inaudible pour les premiers auditeurs, Marie-Madeleine, Pierre et Jean

Dès lors, rien d’étonnant à ce que, le matin de Pâques, alors que la nuit de la tristesse enserrait encore leur cœur, et que leurs yeux, rougis de pleurs et de fatigue, étaient encore tout exorbités du souvenir des violences récentes : oui, rien d’étonnant à ce que, le matin de Pâques, aucun des premiers témoins du tombeau vide - pas plus d’ailleurs que les premiers auditeurs du Quatuor de Messiaen - rien d’étonnant à ce qu’ils n’aient rien compris du langage du ressuscité, à ce chant léger de la clarinette !

Ni Marie-Madeleine - la partition de violon - qui, toute affolée à la vue de la pierre roulée, reste enfermée dans sa lecture immédiate, mais toute superficielle des faits : « On a volé le corps de celui que mon cœur aime ! » (cf. Jn 20, 2)

De même, pour Pierre (la partition de violoncelle) et pour Jean (la partition de piano) : eux, bien sûr, à la différence de Marie-Madeleine, ils pénètrent dans le sépulcre ; Jean, la tête seulement ; Pierre, quant à lui, le corps tout entier. Ils font donc bien un pas de plus ; mais, pas plus que Marie-Madeleine, ils ne comprennent rien - du moins Pierre ! - car, lui, le regard de son cœur reste fixé, là où le corps de Jésus n’est déjà plus !

Sur son visage pourtant, ne se lit plus l’affolement de Marie-Madeleine qui, tout éblouie par son propre aveuglement, ne vit, finalement, que ce qu’elle voulait voir ! [Notons d’ailleurs au passage qu’à son sujet, l’évangéliste emploie, sans doute à dessein, le verbe grec blepw qui signifie « voir », au sens le plus commun du terme (Jn 20, 1) !]

Sur le visage de Pierre, donc, ce n’est plus l’affolement de Marie-Madeleine qui se lit, mais les traits de l’étonnement. Un étonnement qui cède d’ailleurs bien vite le pas à un immense point d’interrogation : regard de celui qui « scrute » et qui « interroge », ou plutôt - selon le sens du verbe grec, (ici encore très judicieusement et délibérément) employé par l’évangéliste [qeorew/contempler/considérer (Jn 20, 6)] - regard de celui qui, littéralement, « considère » l’événement, afin de pouvoir en « pénétrer » le sens, … de la même manière qu’il avait éprouvé (et lui seul !) le besoin de pénétrer de tout son corps à l’intérieur du tombeau vide !

Enfin, il y a le visage du disciple bien-aimé, Jean : sur lui, brille l’éclair d’une lumière ; l’éclat d’une intuition : regard de celui qui, d’un coup, au-delà des « apparences du visible », découvre, émerveillé, la profondeur cachées des choses et qui - ici encore selon le sens d’un verbe choisi à dessein par l’évangéliste (Jn 20, 8) -, « voit », « se fait idée » (oraw/un voir qui se fait savoir et connaissance de foi !) du sens profond que recèle l’événement du tombeau vide et de ses bandelettes bien rangées.

Avec Jean, c’est donc le regard fulgurant de celui qui « connaît » parce qu’il « voit de l’intérieur » ; regard qui devient alors acte de foi pure, car son « voir » est un « connaître », et parce que son « connaître » est un « connaître du dedans ». « Il vit et il crut », dit l’évangéliste (Jn 20, 8) !

Lorsque cela se passa, les ténèbres de la nuit recouvraient encore la terre ! L’aujourd’hui de Pâques…

Frères et sœurs : lorsque cela se passa, les ténèbres de la nuit recouvraient encore la terre !

- C’était, hier, un matin d’hiver glacial, le 15 janvier 1941, dans le camp de Görlitz, pour Olivier Messiaen, qui, lui-même, en 1988, a témoigné que ce concert, donné dans des « circonstances abominables », et « presque grotesques », avait été pour lui et ses compagnons de captivité « le plus beau concert de toute son existence » !

- C’était, il y a deux milles ans, la nuit de Pâques, au commencement d’un monde nouveau, pour Marie-Madeleine, Pierre et Jean, quand peu à peu, l’un après l’autre, Jésus ressuscité éduqua leur regard et dessilla leur yeux afin qu’ils puissent comprendre et « entendre », dans le chant d’un « oiseau soliste », le mystérieux langage de la croix…

- C’était hier, c’était il y a deux mille ans

- Mais c’est aussi aujourd’hui, pour chacun de nous. « Aujourd’hui » :

au matin de chacune de nos épreuves,

au lever de nos nuits les plus noires et les plus ténébreuses,

quand, affolés comme Marie-Madeleine, nous ne comprenons pas ce qui nous arrive,

ou quand, aveuglés comme elle par une trop grande souffrance, se perd en nous le sens de l’existence,

C’est quand il nous faut, alors, éduquer notre oreille intérieure pour apprendre à déchiffrer le solo de clarinette entouré de « poussières sonores » ; c’est quand il nous faut éduquer notre regard pour découvrir, au travers de l’épreuve de nos vies blessées, le sens pascal de l’existence.

Oui, Pâques c’est quand :

Nous dépassons l’affolement de Marie-Madeleine,

C’est quand, avec Pierre, nous partageons son étonnement et consentons à demeurer avec lui - parfois longuement - dans le creux du tombeau, pour scruter le sens d’un événement qui nous échappe, … dans le silence de la réflexion, comme au creux d’une lente maturation intérieure…

Pâques, c’est quand enfin, avec le disciple bien-aimé, nous accédons à l’émerveillement d’une lecture pascale de nos vies : quand nous y « déchiffrons », comme à la levée et à l’œil nu, le passage du Ressuscité… au creux du rocher… au travers de nos vies éprouvées …

Alors oui : ce sera Pâques, aujourd’hui,

quand se lève, pour chacun de nous, le chant d’un « oiseau soliste » : celui de Jésus qui, entouré de poussières sonores, « improvise, dans nos cœurs endoloris, un halo de trilles, qui se perd « très haut dans l’arbre » de nos vies ressuscitées !

Entendrons-nous ce chant ?

Que les cinquante jours de temps pascal où nous chanterons « Alléluia » nous y aident !

C’est la grâce de Pâques que je nous souhaite à tous, surtout à ceux et celles qui, d’entre nous, passent par le creux du tombeau, par le creuset de l’épreuve…

 

Fr. P-A.

 

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