Homélie pour la messe

du jour de Noël

25 décembre 2008 (B)

 

 

« C’est un seul cri de joie : ils voient de leurs yeux le Seigneur qui revient à Sion » (Isaïe 52,8).

Avec quelle pertinence la prophétie d’Isaïe s’applique au Mystère de ce jour, surtout si on la traduit dans sa littéralité : « Ils voient les yeux dans les yeux le Seigneur qui revient à Sion », ou plus littéralement encore, avec André Chouraqui : « Ils voient œil contre œil ». Comment ne pas penser à Marie prenant dans ses bras son poupon et contemplant émerveillée le visage, les traits, les yeux de son nouveau-né, qui n’est autre que le Sauveur, le Messie, le Seigneur, comme l’Ange l’annonçait cette nuit aux bergers. Aurons-nous jamais fini nous émerveiller nous-mêmes de cette Bonne Nouvelle que nous clament tous les guetteurs, “d’un seul cri de joie”.

 

   Nous venons d’entendre le plus perspicace d’entre eux, Jean, au regard d’aigle, dans le Prologue de son Évangile : « Dieu, personne ne l’a jamais vu ; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, c’est lui qui a conduit à le connaître » (Jn 1,18). Et dans sa 1ère lettre il renchérit : « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons contemplé de nos yeux, ce que nous avons vu et que nos mains ont touché, c’est le Verbe, la Parole de vie » (I Jn 1,1). Certains philosophes grecs, antérieurs à l’Évangéliste ou ses contemporains, parlaient bien d’un Logos, une Parole, une Raison, une Loi universelle qui donne son sens à l’univers. Prenant appui sur ce fait, Benoît XVI déclarait, lors de l’audience du 17 décembre : « Ce que Jean appelle en grec ho Logos – traduit en latin par Verbum, “le Verbe”, signifie également “le Sens” ». Mais le Pape précise qu’il ne s’agit plus pour l’Évangéliste, ni donc pour nous, d’une simple notion philosophique ; il poursuit : « Le “Sens éternel” du monde est devenu tangible à nos sens et à notre intelligence ; nous pouvons à présent le toucher et le contempler. Le “Sens” qui s’est fait chair n’est pas seulement une idée générale présente dans le monde ; il s’agit d’une “Parole” qui nous est adressée. Le Logos nous connaît, nous appelle, nous guide. Il ne s’agit pas d’une loi universelle, au sein de laquelle nous accomplissons un rôle, mais d’une Personne qui s’intéresse à chaque personne : c’est le Fils du Dieu vivant, qui s’est fait homme à Bethléem. »

 

   Oui, « éclatons en cris de joie », comme Isaïe nous invite, car ce petit Enfant vient donner sens à notre vie, à la vie de chaque homme et femme de tous les temps, si du moins nous le recevons et si nous arrêtons ainsi de vivre comme des in-sensés. « Il était dans le monde, lui par qui le monde fut créé, mais le monde ne l’a pas reconnu ». Le monde a préféré vivre à contre-sens. Et nous, allons-nous marcher dans le bon sens que nous indique l’Enfant : « Tous ceux qui l’ont reçu, ceux qui croient en son nom, il leur a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu ». Ce sens, cette orientation fondamentale, nous la portons déjà en nous par notre baptême, notre nouvelle naissance, qui ne vient pas « de la chair et du sang, ni d’une volonté charnelle, ni d’une volonté d’homme » ; à l’image de Jésus, né de la Vierge Marie, nous sommes « né de Dieu ». Le Verbe de Dieu ne méprise pas pour autant la chair et le sang dont nous sommes pétris, mais il les assume entièrement pour en faire le lieu de notre renaissance, comme nous le chantions durant l’Avent :

            « Semence éternelle en mon corps,

            Vivante en moi plus que moi-même

            Depuis le temps de mon baptême,

            Féconde mes terrains nouveaux. »

 

   Cette Semence éternelle, déposée au plus profond de notre être de chair et de sang, ne demande qu’à se développer et à grandir, pour devenir de plus en plus semblable à l’image du “Premier-Né” que le Père “introduit aujourd’hui dans le monde”. Mais comme ce Premier-Né, grain de blé enfoui au creux de notre vie mortelle, nous devons, jour après jour, consentir à bien des morts pour que la semence porte son fruit. Avec la même hymne, nous poursuivions :

            « Germe dans l’ombre de mes os

            Car je ne suis que cendre encor.

            Comment savoir quelle est ta vie

            Si je n’accepte pas ma mort ? »

   Noël contient déjà en germe tout le Mystère pascal de mort et de résurrection. Nos voisins d’Espagne se souhaitent en ce jour : « Felices Pascuas de Navidad, Heureuses Pâques de la Nativité ». Oui, déjà, ce petit Enfant, lorsqu’il nous regarde « les yeux dans les yeux, œil contre œil », nous demande : « Veux-tu entrer dans le Mystère de ma Pâque, qui seul peut donner sens à ta vie ? Vas-tu me suivre jusqu’au bout, jusqu’à la Croix, pour que et grandisse en toi, et en bien d’autres, l’Homme Nouveau, le Fils bien-aimé du Père ? Te laisseras-tu façonner et conduire par mon Esprit d’amour, comme il m’a formé en Marie, comme il m’a conduit par ma vie et ma mort à la gloire de la Résurrection ? »

 

Fr. G.

 

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