Homélie

pour le 4ème dimanche de Carême

22 mars 2009 (B)

 

Dans la hiérarchie des valeurs de notre société, la priorité est accordée au travail intellectuel sur l’activité manuelle. Ce classement repose sur la conviction que la réflexion doit précéder l’action et donc que la connaissance est première. L’expérience nous apprend que ceci ne suffit pas. Notre expérience professionnelle, d’éducateur ou de parent apprend la primauté du contact avec le réel ; l’éducation et l’apprentissage se font par le contact avec le réel qui ne ment pas. Cette expérience nous permet de comprendre la dernière phrase de la page de l’évangile de Jean lue aujourd’hui : « Celui qui fait la vérité vient à la lumière ». La force de cette parole vient du fait que l’être humain est unifié. Il n’y a pas d’un côté la pensée, de l’autre les sentiments et ailleurs encore les besoins corporels. Non ! tout est unifié, de manière à ce que le spirituel soit charnel et le charnel spirituel. Plus encore que cette raison anthropologique, dans l’évangile de Jean, ce qui prime c’est l’incarnation. Dieu se donne à nous en l’humanité bien réelle de Jésus, né de Marie, vivant et mourant de mort humaine. Ainsi faire la vérité conduit à la lumière ;  suivre la voie de la vérité c’est accomplir les commandements résumés dans le verbe aimer.

Aujourd’hui, notre Eglise catholique romaine est dans la tempête. Défaut de communication disent certains… certes ! Si nos ennemis profitent de l’occasion pour justifier leur mépris, voire leur haine – citant habilement les extraits litigieux – , nombre de chrétiens sont légitimement choqués. Ils perçoivent que le discours officiel et les décisions prises en haut lieu ne respectent pas les victimes. Hier, les victimes de la haine raciale, aujourd’hui les victimes de la pandémie du Sida, ailleurs les victimes de la violence sexuelle masculine… Toutes ces situations appelleraient d’abord une parole de compassion et un encouragement à ceux qui leur viennent en aide. Oui, selon la parole de Jésus, la vérité ne se réduit pas à un énoncé théorique, mais elle est accord avec le réel. Quand le discours  moral (si juste soit-il) s’écarte de la situation réelle, il perd sa valeur d’humanité. Il méconnaît le réalisme de l’incarnation.

Dans le texte lu ce dimanche, il apparaît clairement que la parole de Jésus sur la vérité n’est pas hors du temps. Elle est précédée par une annonce de la Passion. Jésus est à Jérusalem. Il y a fait de nombreuses guérisons ; il a enseigné dans le Temple ; il a dialogué avec les sages ; il a donné les signes qui authentifie sa mission ; il sait de quelle haine il est entouré. Or il se compare au serpent dressé par Moïse au désert. Le verbe employé, élever, évoque la mort sur la croix. En effet, pour réaliser la fonction dissuasive de la peine de mort, les crucifiés étaient hissés sur une hauteur, bien visibles aux yeux des passants à la porte des villes. Spectacle d’infamie. Mais le verbe élever prend un autre sens sur les lèvres de Jésus : il dit aussi sa « montée au ciel », son entrée dans la gloire du Père. Ainsi le même verbe dit la Passion et la Résurrection. Il dit la position de Jésus aujourd’hui, ressuscité, maître du temps et de l’histoire. Cette position n’écrase ni ne méprise ceux qui sont dans le malheur ; c’est une solidarité aux dimensions de toute l’histoire humaine. Pourrait-il oublier ce qu’il fut en son humiliation le Ressuscité que Jean nous présente comme « l’Agneau immolé » ?

Jésus fait davantage. Il ne se contente pas de dire sa position de solidarité avec tous ceux qu’écrasent le malheur, il se réfère à la raison d’être de cette élévation : l’amour premier, l’amour du Père qui l’a envoyé et le don qu’il fait de sa propre vie. Ceci renverse l’idée commune de Dieu tout-puissant et juge.

La page d’Evangile lue ce dimanche précise en effet le sens de ces mots habituels dans le discours moral. Elle dit explicitement que s’il y a un jugement ce n’est pas le fait de Dieu. C’est le fait de celui qui, face à la lumière, choisit les ténèbres. Le jugement n’est pas une condamnation venue d’en haut, c’est la décision que chacun prend sur sa propre vie quand, au moment où la lumière paraît, il choisit la voie des ténèbres. Le jugement est à l’intime de chacun : le refus tragique de marcher dans la lumière et de l’accueillir quand elle paraît. Non ! Dieu n’est pas le juge souverain, mais le Père aimant qui donne la liberté et la respecte. Son envoyé n’est pas un instrument de condamnation venue d’en haut, mais un frère qui partage le destin « des humiliés et des offensés ».

En ce dimanche de carême, nous sommes invités à la lucidité et au courage. Il nous faut accepter de recevoir la lumière. Nous pouvons le faire parce que nous savons que nous sommes sous le regard de Dieu et nous savons que ce regard est celui d’un Père et pas celui d’un juge qui condamne. Nous pouvons nous voir tels que nous sommes et ainsi faire la  vérité pour aller à la lumière.

Oui, « Dieu a tant aimé le monde, qu’il a donné son Fils pour que tout homme qui croit ait la vie éternelle »!

 

Fr. J-M. Maldamé, dominicain

 

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