|
"Pour-quoi" une association des amis du monastère ? Quelques réflexions sur son but et ses moyens |
Je voudrais mener ici une
double réflexion
C Sur le sens d’une association d’amis
comme la nôtre
C Sur ce que l’on désire y vivre :
en particulier le partage d’une tradition spirituelle, d’un patrimoine
littéraire.
Pour mener à bien cette
réflexion, je me référerai à une double source :
C Quelques documents récents du
magistère, qui parlent de ce lien entre laïcs et religieux
C Un article récent du P. Gaetano
Raciti, dans les Collectanea cisterciensia (2004).
Première partie. Une approche théologique et
spirituelle
A. Les Sources
Parmi les documents du Magistère,
trois peuvent retenir notre attention :
C L’exhortation apostolique sur la Vie
consacrée (Vita consecrata, désormais : VC), de 1996, qui fait suite à
deux autres exhortations (l’une sur le ministère sacerdotal et l’autre sur la
place des laïcs dans l’Église) ; ce document consacre 3 paragraphes à
notre question (§ 54-56).
C Le document intitulé « La vie
fraternelle en communauté » (désormais : VFC) de 1994, en particulier
le § 70.
C Un document plus récent, de
2002 : « Repartir du Christ » (désormais : RDC) , en particulier le § 31.
B. Un point commun : une
spiritualité de la communion
Le point commun qui relie ces trois
documents est de montrer que les Instituts de vie consacrée sont invités à
développer une spiritualité de communion. Il s’agit, dit par exemple RDC, de
faire de l’Église la maison et l’école de la communion » (§28) ; et
la vie consacrée, notamment en raison de sa dimension communautaire, joue ou
peut jouer un rôle essentiel en ce domaine, comme l’exprime cette fois VFC
(§10) : « La vie en commun est toujours apparue comme une
radicalisation de l’esprit fraternel qui unit tous les chrétiens », ce qui
est explicité par trois facettes complémentaires :
C La communauté religieuse rend visible
ma communion qui fonde l’Église (dimension ecclésiale)
C Elle est en même temps prophétie de
l’unité à laquelle tend l’Église comme à son but ultime (dimension eschatologique)
C Enfin, experts en communion, les
religieux sont appelés à être, dans la communauté ecclésiale et dans le monde,
témoins et artisans de ce projet de communion qui se trouve au sommet de
l’histoire des hommes selon Dieu (ici, dimension « sacramentelle » du
déjà là/pas encore).
Propos que reprend d’ailleurs mot à
mot Jean-Paul II dans VC § 46, où il ajoute ce commentaire :
« Le sens de la communion
ecclésiale, qui devient une spiritualité de la communion encourage une façon de
penser, de parler et d’agir, qui fait progresser l’Église en profondeur et en
extension » ; et de préciser, citant d’ailleurs l’exhortation
apostolique sur les Laïcs dans l’Église (Christi Fideles laici, § 31-32
) : « En effet, la vie de communion devient signe pour le monde et une
force d’attraction qui conduit à croire au Christ (…) De cette manière, la
communion s’ouvre à la mission, elle se fait elle-même mission », ou
plutôt : « la communion engendre la communion et se présente
essentiellement comme communion missionnaire ».
Or, c’est précisément ici que se
trouve le point de contact entre nous, moines, et vous, laïcs attirés par notre
spiritualité. Ou encore, c’est là que notre vocation monastique, comme vocation
à la communion au sein d’une communauté fraternelle dans la stabilité
(spirituelle : fidélité ; et géographique : lien à un lieu) peut
s’ouvrir à sa dimension missionnaire : non seulement par le « témoignage »
qu’elle donne au monde qu’il est possible de vivre cette communion
fraternelle, mais aussi comme partage d’un patrimoine qui, pour nous
être propre, ne nous appartient plus, mais est un bien commun de l’Église
universelle.
Cette spiritualité de la communion se
vit ainsi à plusieurs niveaux (VC § 51-54)
C D’abord évidemment au sein même de
toute communauté d’Église, par la vie fraternelle et la mise en commun qu’elle
suppose/exige
C Ensuite avec l’Église toute
entière :
§
Communion
communauté religieuse/diocèse
§
Communion
inter congrégations religieuses
§
Communion
avec les laïcs
C Enfin avec le monde lui-même où les
religieux sont invités à être promoteurs de la justice et de la paix.
C. Les caractéristiques de cette
spiritualité de communion
Voilà donc, pourrait-on dire, le
fondement spirituel du lien qui doit exister entre religieux et laïcs :
développer et stimuler une spiritualité de la communion.
Voyons maintenant comment cette
spiritualité de la communion est explicitée par les trois documents « source »
auxquels je me réfère. Pointons ici quelques convictions qui y sont énoncées
(et qui se répètent d’un document à l’autre, mais avec quelques variantes ou
nuances). On peut distinguer un double niveau. D’abord ce qui vaut de façon
générale pour tous les instituts religieux ; puis ce qui s’applique plus
spécifiquement à la vie monastique contemplative ; enfin, quelques mises
en garde sont formulées.
1.
Quelques convictions générales
Ä La rencontre et la collaboration
entre religieux et laïcs offre un exemple spécial de la communion ecclésiale
Ä Cette rencontre doit s’inscrire dans l’Ecclésiologie conciliaire (Vatican
II), qui a davantage mis en lumière la complémentarité des diverses vocations
au sein de l’Église. RDC § 31 parle à ce propos d’« Ecclésiologie
intégrale » où il s’agit de reconnaître un appel unique et commun à la
sainteté, mais une diversité dans les modalités de répondre à cet appel.
Ä Cette spiritualité de la communion
doit donc se développer « dans le respect réciproque des vocations et des
styles de vie, propre aux religieux et aux Laïcs » (VFC, § 70). RDC § 31
est plus affirmatif. Ce document parle certes toujours de
« complémentarité respectueuse de la diversité », mais marque
davantage la réciprocité en parlant d’« émulation charismatique
mutuelle » et en soulignant de façon plus précise qu’« il peut
exister une aide réciproque qui favorise la compréhension de la spécificité et
de la beauté de chaque état de vie.
Ä Mais une telle émulation suppose, du
côté des religieux, une conscience claire de l’identité charismatique
assimilée et vécue, pour être en mesure de la transmettre (cf. VFC, §
70) ; et du côté des laïcs, un itinéraire de formation à la
spiritualité de l’institut (VFC, § 70). Nous en reparlerons plus tard, mais il
est bon de déjà noter à ce sujet que RDC, § 31 parle également de cette
question de formation, non plus cependant en terme de « nécessité »,
mais plutôt en terme d’« aspiration à vivre des aspects et des
moments spécifiques de la spiritualité et de la mission de l’Institut »…
A ce propos, VC § 55 dégage quelques motifs qui poussent à encourager ce genre
de collaboration car elle est source d’un « dynamisme ecclésial
renouvelé ». Ainsi, cette collaboration :
§
favorise
le rayonnement d’une spiritualité au-delà des frontières de l’institut.
Elle est « centre d’irradiation, de force spirituelle » (VFC, § 70)
§
elle
est source d’inspiration pour les laïcs, « introduits à l’expérience directe de l’esprit des conseils
évangéliques et encourages à vivre de l’esprit des Béatitudes dans le monde,
pour y être les ferments de sa transformation
§
elle
est source d’approfondissement de certains aspects du charisme et donc,
d’une interprétation nouvelle.
2.
Sur un plan plus spécifique : les instituts de vie monastique et
contemplative
RDC § 31 (et VC § 34 en
plus bref) ajoute à ces considérations générales une note spécifique pour les
instituts de vie contemplative, en soulignant qu’ils « peuvent offrir aux
laïcs une relation essentiellement spirituelle et les espaces de silence et de
prière nécessaires ».
Ce qui est ici visé,
c’est le rôle des hôtelleries monastiques.
Y font écho à leur
manière les Constitutions OCSO quand elles évoquent « la secrète fécondité
apostolique de la vie monastique »
- qui trouve son
fondement dans le souci que doivent avoir les moines « d’être en communion
avec l’ensemble du peuple de Dieu » et de « partager son attente et
sa recherche de l’unité de tous les chrétiens » (Const. 3, § 4)
- et qui trouve son
expression concrète dans « leur hospitalité empressée (par laquelle) ils
partagent la paix et l’espérance que donne le Christ avec ceux qui comme eux
sont en marche » (Const. 3, § 3).
Aspect qui sera explicité
en Const. 30 (sur l’accueil des hôtes), en particulier le statut A :
« Ceux qui viennent au monastère pour chercher un approfondissement de
leur vie de prière bénéficient de l’aide de la communauté ».
Tout cela reste
évidemment d’actualité pour notre Association, mais il s’agit aussi
d’aller plus loin dans la démarche en tentant de définir de façon plus précise
le mode propre dont vous, associés, pouvez « bénéficier » de
cette « aide de la communauté ». Nous allons y revenir dans un instant
en abordant la question de la formation. Mais il faut encore rappeler les mises
en garde effectuée par les documents du magistère.
3.
Quelques mises en garde…
Ä Celles-ci s’inscrivent dans la
logique du respect mutuel des charismes respectifs, propre aux religieux et aux
laïcs. Ainsi, « la communauté religieuse, ses exigences d’animation,
d’horaire, de discipline et de réserve, rendent impensables certaines
formes de collaboration comportant la cohabitation et la vie menée en commun
laïcs/religieux » (VFC, § 70). Néanmoins, VC § 56 fait une légère avancée
en affirmant que des laïcs volontaires et membres associés peuvent s’engager
dans « une forme de partage temporaire de la vie communautaire et
l’engagement particulier de l’Institut dans la contemplation ou l’apostolat, à
condition évidemment (précise cependant le texte !), que la nature de sa
vie interne n’en souffre pas ».
A cet égard, on peut aussi rappeler les propos de Dom Bernardo Olivera dans un
message de janvier 1995, où il écrivait : « une identité clairement
définie empêchera les moines de jouer aux séculiers et ces derniers aux moines,
dans le respect des vocations respectives et des styles de vie propre ».
Dans le même sens, la const. 30, que je citais à l’instant, insiste elle aussi
sur cet aspect : bien sûr il s’agit « d’accueillir comme le Christ
tout hôte qui se présente au monastère », mais, ajoute la const., ce sera
« en évitant que la paix monastique n’ait à souffrir de ce service »…
Ce que la Const. 31 justifie en situant la dimension apostolique (missionnaire)
de la vie monastique comme exclusivement caractérisée par la fidélité
même au charisme de la vie contemplative : « Fidélité à la vie
monastique et zèle pour le royaume de Dieu et le salut de toute l’humanité sont
intimement liés. Les moines portent en leur cœur ce souci apostolique, mais
leur façon de participer à la mission du Christ et de son Eglise (…) est leur
vie contemplative elle-même ». Ceci mériterait évidemment d’être développé
à partir de l’exhortation apostolique Vita Consecrata.
Nous voilà maintenant à pied d’œuvre
pour essayer de baliser ce que pourrait être le dialogue à établir entre nous,
moines, et vous laïcs associés, attirés par notre spiritualité cistercienne. Je
le ferai à partir de la question de la formation, déjà évoquée plus haut, et
qui pourrait bien être le point de contact privilégié entre nous et vous.
Deuxième partie. La question de la formation…
Cette question de la
formation, nous en avons effectivement évoqué la « nécessité »
lorsque nous faisions référence à l’aspiration des laïcs à partager le charisme
d’un institut et au fait qu’une telle aspiration appelait une « formation
appropriée » (RDC, § 31) et en particulier une « formation à la
spiritualité » (VFC, § 70).
Mais comment envisager
cette formation ? Je dirais : pour nous évidemment, par la
fréquentation des écrits des Pères cisterciens. Mais pourquoi ? Tentons
une réponse. Elle se fera à divers niveaux.
A. Pourquoi lire les Pères
cisterciens ?
§
question
de l’unité/unanimité et pluralisme/diversité, au cœur de la charte de
charité : une charte visant à sauvegarder l’unité de la tradition
cistercienne, dans le respect de l’autonomie de chaque communauté.
§
Traité
de Bernard : Apologie IV, 8. Tunique bigarrée de l’Église !
Légitimité de la diversité d’interprétation et d’actualisation de la Règle
bénédictine…
§
Tels
sermons d’Ælred, visant à assurer l’unité d’une communauté monastique malgré la
diversité des charismes…
§
Le
traité de Baudouin de Forde sur la vie commune, entièrement consacré à ce
thème.
§
Etc…
Je le cite encore :
« Émanation et véhicule de la tradition cistercienne, expression
privilégiée de notre patrimoine spirituel, les écrits de nos Pères fondent
notre spécificité cistercienne : ils transmettent en vérité la Norme de
notre propre existence monastique. Pour G. Raciti, ce patrimoine est donc à
élever au rang de référence institutionnelle au même titre que la Règle
de saint Benoît et que les constitutions. Ils sont une « médiation
nécessaire et indispensable, une sorte de passage obligé pour accéder au sens
authentique de notre vie monastique spécifique ». Ils ont donc une valeur
normative.
Posant cela, G. Raciti
refuse, à bon droit, de réduire l’ordre cistercien « au statut d’un simple
mouvement médiéval français de réforme monastique ». Au contraire,
insiste-t-il, « la tradition spirituelle issue des écrits des premières
générations cisterciennes est constitutive d’un ordre monastique nouveau qui a
pris corps grâce à une lecture particulière de la Règle de saint Benoît. Ces
écrits ont donc pour nous un caractère fondateur et normatif, et en ce sens,
ils sont pour nous indispensables et indépassables ».
Ici, méritent d’être
rappelés les propos du Père Charles Dumont, dans un article ancien :
« L’esprit de Cîteaux dans la mentalité actuelle » (reproduit dans Sagesse
ardente, coll. « Pain de Cîteaux » III, 8) :
« Le charisme de nos
fondateurs, qu’est-ce c’est pour nous ? Une idée que nous pouvons
retrouver en lisant avec intelligence et attention les textes du premier
Cîteaux, ou une grâce commune qu’il nous faut demander et retrouver à leur
contact en communiant avec eux ? »
Question à laquelle il
répondait :
« ce charisme, cette
grâce, il nous faut la retrouver par ces deux moyens, mais ils sont
subordonnés : en lisant les textes nous chercherons à communier à la grâce
des fondateurs. C’est ce qu’on appelle la tradition vivante. » (p.
248-249).
Ceci dit, on pourrait se poser la
question de savoir pourquoi privilégier la tradition spirituelle élaborée au
cours du premier siècle cistercien (en gros, ceux qu’on appelle les quatre
évangélistes de Cîteaux : Bernard, Guerric, Ælred et Guillaume). La raison
en est à la fois historique et institutionnelle : il se fait que l’ordre
cistercien n’a pris conscience de son identité spirituelle et de sa consistance
institutionnelle que progressivement, grâce à tout un processus de maturation
qui, justement, a été rendu possible par le travail d’élaboration doctrinale
effectué par des Bernard, Ælred, Guillaume et Guerric… et autres grandes
figures spirituelles.
Jusqu’à présent, j’ai
évoqué deux raisons pour lesquelles la fréquentation des pères cisterciens est
indispensables à une formation au charisme et à la spiritualité cisterciennes.
Ils offrent une spiritualité de la communion particulièrement actuelle ;
leur écrits ont une valeur normative. Je voudrais encore ajouter une troisième
raison.
Ceci dit, il est clair
que ces systèmes n’ont qu’une valeur « relative ». Ils ne sont pas à
absolutiser. Il s’agit simplement d’outils mis à notre disposition. La norme
par excellence, pour nos Père, ce ne sont pas ces échelles, mais c’est
l’Ecriture. C’est elle la référence absolue, avec tout son poids de révélation
sur la nature de l’homme, de Dieu et de la relation entre Dieu et l’homme, ce
qui est, à proprement parler la vie spirituelle. Ici encore quelques exemples
particulièrement représentatifs : interprétation spirituelle du Cantique
des Cantiques ; lecture des Béatitudes comme autant d’étapes de la vie
spirituelle ; lecture symbolique des généalogies bibliques ou des étapes
de l’Exode…
Pour conclure, il reste à
examiner une seconde question. Après le « pourquoi » lire les Pères
Cisterciens, il faudrait examiner « comment » le faire.
B. Comment lire les Pères
Cisterciens ? tendre vers une lecture participative…
Ce que je viens de dire
nous met déjà sur la piste. Il devrait s’agir d’une lecture sapientielle
au sens où elle doit nous permettre de goûter la saveur de notre propre
cheminement/expérience spirituel, dans toutes ses dimensions, personnelle,
communautaire et mystique.
Il s’agit de promouvoir
une lecture « participative » au sens où, par la lecture, je suis
invité à être partie prenante de ce que je lis.
1. Des types de
lecture à éviter….
A ce sujet, on peut
encore se reporter à la seconde partie de l’article de G. Raciti, que nous
avons déjà exploité. Il met effectivement en garde contre cinq types de lecture
particulièrement dangereuse.
a. Une lecture intégriste, qui
consisterait à « absolutiser » les auteurs cisterciens du XIIe s.,
comme si la tradition spirituelle qu’ils offrent constituait un aboutissement
absolu ; comme si aucun apport ultérieur n’était plus possible ; et
comme si eux-mêmes n’avaient été tributaires du contexte culturel et spirituel
dans lequel ils ont vécu…
b. Une lecture fondamentaliste,
qui aborde les textes au ras de la lettre, sans approche « critique »,
notamment en ce qui concerne les genres littéraires, la part de jeu rhétorique
qui intervient , etc…
c. Une lecture archéologique,
c’est-à-dire une lecture qui se contenterait d’en rester à la seule étude des
sources (patristiques, liturgiques ou autres). Certes cette approche est utile,
mais il est souvent plus riche de voir aussi la postérité spirituelle de
l’héritage cistercien (par exemple : dévotion à l’humanité du Christ et
son influence sur les courants franciscains, la naissance du rosaire, etc.)
Occasion de reprendre ici
les mots du Père Chenu, que citait P. Charles Dumont dans l’article déjà
exploité (p. 249) :
« Il ne s’agit pas
de faire de l’archéologie, qui reconstitue les monuments exactement comme ils
étaient. Je suis historien. Ce que je cherche dans l’histoire, ce n’est pas une
documentation, c’est une inspiration ». En ce sens, il s’agit de se livrer
à un travail de « mémoire subversive », en vertu de laquelle
« plus je suis présent à mon temps, plus je suis renvoyé aux origines ;
et plus je perçois mes origines, plus je suis présent à mon temps ». Il
s’agit donc en définitive de prendre en même temps conscience des exigences
actuelles et des origines. Manière de dire que l’intuition première a
valeur permanente… »
Dans le vocabulaire de G.
Raciti : qu’elle a valeur constitutive…
d. Une lecture concordiste :
il s’agit d’une lecture qui rabote toutes les disparités, qui se laisse tromper
par l’identité matérielle du vocabulaire ou par les similitudes des formules
littéraires ou thématiques, sans prendre suffisamment garde aux déplacements ou
à la coloration propre de chaque auteur. Une bonne illustration de cette
question nous est donnée par l’article de Michaela Pfeifer, « Trois styles de la mystique
cistercienne : Bernard, Guillaume, Aelred », dans Collectanea
Cisterciensia 65 (2003), 89-110.
e. Une lecture abstraite/intellectualiste qui comporte trois
risques :
C
De méconnaître que la littérature cistercienne est de type
initiatique (cf. ci-dessus, à propos des « échelles »)
C
De fréquenter les auteurs cisterciens par pure
curiosité sans se laisser rejoindre par leur invitation à la conversion.
Pas de sapientia sans (un minimum de) scientia certes, mais
attention à la scientia qui ne s’ouvrirait pas à la sapientia !
Eruditio et dilectio doivent aller de pair !
C
De fuir la réalité présente.
2. Une lecture à promouvoir : une lecture participative
Autrement
dit, ce qu’il s’agit de proposer, à l’exact opposé de ces cinq types de
lecture, c’est une approche où le lecteur serait invité à devenir « partie
prenante ». Il s’agit de faire de la lecture un acte par lequel je participe
à ce que je lis : une lecture participative ou, selon un terme plus
actuel, une lecture inter-active, à la manière dont Charles Péguy ou
Paul Ricœur peuvent en parler. De Péguy :
« La
lecture est l’opération commune de l’auteur et du lecteur ; elle est ainsi
littéralement coopération, une plénitude faite, un accomplissement, c’est ainsi
qu’une œuvre accomplit sa destinée. C’est une destinée merveilleuse, et presque
effrayante que tant de grandes œuvres, et de si grands hommes puissent recevoir
un achèvement, un couronnement de nous, mon pauvre ami, de notre lecture.
Quelle effrayante responsabilité pour nous ! »
(Péguy, Clio. Dialogue de l’histoire et de l’âme païenne. Œuvre en prose
1909-1914. Paris, Gallimard, 1961, p. 106-107.)
En
clair, il s’agit d’instaurer entre le lecteur et le texte lu un cercle
herméneutique qui conduise à une appropriation en vertu duquel le texte devient
ce que le lecteur en fait, et donc en vertu duquel la signification du texte ne
s’épuise pas dans ce que l’auteur a « voulu » dire, mais s’enrichit
au contraire de l’interprétation/actualisation que le lecteur lui donne comme
prolongement dans sa propre existence.
Wim
Verbaal a bien montré à ce sujet que, dans la manière dont Bernard écrit (par
exemple dans ses homélies sur le Missus est ; mais cela vaut
également de ses Sermons sur le Cantique), c’est bien cela qui est visé :
que le lecteur devienne acteur de ce qu’il lit.
Bernard de Clairvaux
avait ce mot, dans le traité sur la Considération, qui vient bien à
propos :
« Ce n’est pas la
dispute qui comprend, mais la sainteté, si l’on peut parler de saisir ce qui
reste insaisissable. Mais l’apôtre a dit : »comprendre avec tous les
saints » (Eph. 3, 18). Donc les saints comprennent. Comment ?
demandes-tu. Si tu es saint, tu comprends ; si tu ne l’es pas, deviens-le
et tu l’apprendras par ta propre expérience ». (Considération V,
30)
Comment mieux dire que la
lecture appelle un engagement, un investissement personnel ? c’est dire
aussi que la fréquentation des Pères cisterciens n’est pas réservée à une
élite, à un cercle de lecteurs autorisés, mais ouverte à quiconque veut se
lancer dans l’aventure de l’expérience spirituelle !
Frère Pierre-André
Fermer la fenêtre
Haut de page ![]()